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Le patrimoine immobilier des Boël

«J’ai été frappé en voyant les images de ces SDF qui squattaient des habitations à Paris. La plupart des gens actifs dans cette opération n’étaient pas des sans-abri mais des gens qui avaient une habitation et considéraient qu’elle n’était pas assez bonne pour eux. Je me rappelle les maisons ouvrières des années 30 et je vois les progrès qu’on a faits.» L'homme qui tenait ces propos en 1996 était feu le Comte Pol Boël, alors patriarche et porte-parole de la famille. Une famille qui détient l'un des plus impressionnants patrimoines immobiliers de Belgique. Aperçu.

Court-Saint-Etienne et environs

Etrangement, ce n’est pas dans le Hainaut, où les Boël ont construit leur fortune grâce à l’acier, que se situe l’essentiel de leurs terres, mais dans le Brabant wallon.

A l’origine, en 1882, Gustave Boël, achète la ferme-château du Chenoy à Court-Saint-Etienne. En même temps que 950 hectares. Car à l’époque, tout grand patron industriel se doit d’acquérir des terres. Les propriétés des Boël dans la région vont totaliser jusqu’à 2.542 hectares en 1927 et s’étendent alors sur les communes de Mellery, Gentinnes, Court-Saint-Etienne, Baisy-Thy, Chastre, Villers-la-Ville, Marbais, Tilly, Hévillers et Mont-Saint-Guibert.[i] En 1962, la superficie est encore de 2.393 hectares et le nombre de communes couvertes non moins impressionnant: Mellery, Gentinnes, Court-Saint-Etienne, Baisy-Thy, Chastre, Tilly, Hévillers, Mont-Saint-Guibert et Ottignies.[ii]

En 1977, elle totalise encore 2.220 hectares. Le journaliste Eric Meuwissen se risque à une – impressionnante – description: «Pour donner une idée générale, la propriété des Boël se situe à l’intérieur d’un rectangle dont les petits côtés latéraux sont la Nationale 4 Bruxelles-Namur et la Nationale 5 Bruxelles-Charleroi; et les grands côtés la nationale 25 Wavre-Nivelles et la Nationale 29 Gembloux-Nivelles. Tout le pays compris entre Mont-Saint-Guibert et Sart-Dames-Avelines ne forme qu’une immense dépendance du Chenoy. Un vaste ensemble qui va de Chastre à Baisy-Thy, et de Court-Saint-Etienne à Tilly. Si l’on devait ceinturer la propriété, on obtiendrait un périmètre de… 100 kilomètres. Depuis le Trou du bois situé à l’extrémité du Bois D’Huez jusqu’à l’église d’Hévillers, on peut marcher en ligne droite sur quinze kilomètres sans jamais sortir du domaine.»[iii] Outre la ferme-château du Chenoy, les Boël détiennent sur ces terres quatorze fermes et de nombreuses maisons. Le tout est chapeauté par la S.A. Domanoy. Selon le Tijd, ce domaine valait 1,8 milliard de francs belges (45 millions d’euros) en 1996.


Vue satellite du périmètre dans lequel la S.A. Domanoy
possède ses nombreuses propriétés au sud de Court-Saint-Etienne
(Cliquez pour agrandir)

Le rapport annuel 2007 de la S.A. Domanoy indique que la valeur nette des terrains et constructions détenus par la société s’élève à 14,28 millions d’euros. Ce montant ne signifie pas grand-chose car selon les règles d’évaluation mentionnées par le rapport, cette valeur nette représente «la valeur d’acquisition ou d’apport moins les amortissements normaux admis fiscalement.» Autant dire que ce montant, même s’il est considérable, peut être très éloigné de la valeur marchande des biens détenus. Lorsque ce genre d’écart est constaté dans une société cotée en Bourse, par exemple, celle-ci réévalue les biens et comptabilise une plus-value qui vient accroître son actif et son bénéfice. Mais les Boël n’ont aucune raison d’afficher un actif et un bénéfice plus importants pour la S.A. Domanoy. Sa fonction principale est d’éviter les droits de succession qu'il y aurait à payer si ces biens étaient détenus en mains propres par les membres de la famille : c'est après avoir payé un demi-milliard de francs (12,5 millions d'euros) de droits de succession qu'ils se laisseront convaincre par Yves Boël de créer la S.A. Domanoy en 1977. (Lire aussi notre article Les héritiers du comte Boël payeront-ils les droits de succession ?). Notons à ce propos que 4.798 des 4.800 actions de la société sont au porteur.

Les comptes 2007 affichent un chiffre d'affaires de 1,46 million d'euros (fermages encaissés, vente de bois, exploitation agricole et locations d'immeubles) et une plus-value de 1,40 millions d'euros sur la vente de 18 parcelles de terrain et d'un véhicule. Toutes charges déduites, le bénéfice net atteint 1 million d'euros. Le bilan indique également que la société emploie six temps pleins et trois temps partiels, pour lesquels elle bénéficie de 12.166 euros de réductions de cotisations sociales (Maribel), de même qu'elle déduit de sa base imposable 699.459 euros d'intérêts notionnels. Il n’y a pas de petits profits.

Les administrateurs de la S.A. Domanoy sont au nombre de six. Tous des Boël du nom: Jacques, Philippe, (feu) Pol, Yves, Nicolas, Harold. C’est-à-dire uniquement des fils et petits-fils de René et Max Boël (deux petits-fils de Gustave Boël). Car si on retrouve toutes les branches de la famille dans les holdings gérant son patrimoine financier (qui est de loin le plus important), ce n’est pas le cas pour le patrimoine immobilier. En particulier, les Boël évitent soigneusement de léguer la moindre parcelle de leurs terres de Court-Saint-Etienne aux filles de la famille. Le pêcher originel revient à Eva Boël, la fille de Gustave Boël mariée à Félix Goblet d’Alviella, accusée d’avoir accaparé une partie du domaine du Chenoy pour la léguer à cette branche de la famille.


Plan satellite de Court-St-Etienne

Avant son union avec les Boël en 1906, la famille Goblet d’Alviella possédait déjà elle-même d’importantes propriétés à Court-Saint-Etienne. En particulier les parc et château des comtes Goblet d'Alviella. En 1957, à la mort de Félix Goblet d’Alviella, son fils Jean obtient la plus grande part des propriétés immobilières paternelles. Lors de son propre décès en 1990, ces propriétés font 425 hectares, dont 345 sur Court-Saint-Etienne, comptent trois fermes et un tiers est couvert de bois.[iv] Elles seront alors vraisemblablement partagées entre ses trois fils: Richard, Patrick et, l’actuel bourgmestre de la commune, Michaël Goblet d’Alviella. Le premier de ceux-ci est actuellement domicilié au château.

Les Feyerick, autre famille liée aux Boël et Goblet d’Alviella, sont également propriétaires dans la région. Au début des années 70, on recense 93 hectares à Gentinnes, autour de la ferme de Géronvillers et une septantaine d’hectares à Court-Saint-Etienne (dont le château de la ferme rouge, le bois de Francquegnies, la ferme blanche, Beaurieux). Jacqueline Feyerick, arrière-petite-fille de Gustave Boël, domiciliée à Court-Saint-Etienne, a hérité de cette septantaine d’hectares.

De même, les Tesch possèdent dans cette commune près de cinquante hectares de terres et de bois, légués par Christine Goblet d’Alviella à ses trois enfants pour la nue-propriété et à son époux François Tesch pour l’usufruit.

Voici quelques bâtiments remarquables que les descendants de Gustave Boël détiennent dans cette commune.

• La ferme-château du Chenoy. C’est la propriété phare de la famille. Située sur le plateau cultivé de la campagne du Sart, sur le territoire de Court-Saint-Etienne, cette immense bâtisse de 140 pièces date du 13e siècle et a appartenu aux moines de Villers-la-Ville. Elle est entourée d’un superbe parc de 40 hectares. Une majestueuse allée de tilleuls mène à la propriété, côté ferme. On y pénètre par une haute tour-porche datée de 1830 qui donne sur une immense cour pavée oblongue. Côté jardin: la partie château de la demeure, non visible de l’extérieur, dont le style est assez éloigné de la partie avant. Des granges, serres, garages et même une église sont accolés à ce bâtiment tentaculaire.


La ferme-château du Chenoy, côté avant
(Photo Marco Van Hees)


La ferme-château du Chenoy, côté arrière
(Photo Marco Van Hees)

La ferme-château du Chenoy est assez remarquable que pour figurer en couverture du dépliant touristique de Court-Saint-Etienne. D’ailleurs, une importante partie de ce dépliant a trait aux propriétés de la famille Boël-Goblet d’Alviella. Il mentionne aussi l’«Arbre à justice», renseigné sur carte depuis le 18e siècle. Aujourd’hui, il s’agit d’un rond-point, devenu officiellement le «square Baronne Boël» où, sous l’ombre de neuf tilleuls, se joignent cinq routes. L’une mène à la ferme-château du Chenoy, une autre au domaine de Beauregard, une troisième à la ferme du Sartage, tous propriétés des Boël.


Square Baronne Boël (Photo Marco Van Hees)

La ferme-château a été occupée en son temps par le comte René Boël (1899-1990). Le 25 septembre 1974, il y invita 34 personnalité libérales et patronales pour une longue réunion sur la doctrine, la situation économique mondiale et les problèmes politiques belges, rapporte Jacques Van Offelen dans La Ronde du pouvoir (Didier Hatier, 1987, p. 320). Selon Philippe Farcy, spécialiste des châteaux de Belgique, l'endroit est actuellement la résidence second fils de René Boël, Yves Boël. Officiellement, celui-ci est cependant domicilié à Ixelles, en face du campus de l'Université libre de Bruxelles. En fait, comme le note Yves Hanin dans sa thèse Mutations spatiales et recompositions territoriales (Louvain-la-Neuve, 2004) appliquée au cas de Court-Saint-Etienne, le domaine, depuis son acquisition par Gustave Boël, a toujours «remplit une vocation essentiellement de représentation.»

• La Ferme du Sartage. Isolée dans la campagne, accessible par un chemin pavé bordé d'arbres, elle date du 18e siècle et de la première moitié du 19e siècle. La bâtisse est un grand ensemble en carré dont le porche-colombier renferme un réservoir d’eau. L'exploitation, liée à la ferme du Chenoy, dépendait aussi autrefois de l'Abbaye de Villers-la-Ville. Elle appartient à la famille Boël depuis 1882.


La ferme du Sartage (Photo Marco Van Hees)

• Le domaine de Beauregard. Cette luxueuse demeure entourée d’un parc de 8 hectares est également située à Court-Saint-Etienne, pas loin du Chenoy. Elle est habitée aujourd’hui par Jacques Boël, son propriétaire. Jusqu’en 1975, elle l’était par son père Max (1901-1975) qui, ingénieur agronome et forestier, était le super-régisseur du Chenoy.[v]


Le domaine de Beauregard (Photo Marco Van Hees)

• Le parc et le château des Comtes Goblet d'Alviella. Ce château de style néo-classique date de la fin du 18e siècle et est entouré d’un superbe parc classé de 35 hectares, où l’Orne et la Thyle se rejoignent. Situé en plein centre de la commune de Court-Saint-Etienne, on y trouve des étangs et des arbres centenaires, dont des tilleuls atteignant 300 ans. La propriété est habitée par Richard Goblet d’Alviella et son épouse, Véronique d’Oultremont. Celle-ci y invite parfois les membres des Cambridge & Oxford Societies, pour une visite privée du château et des jardins. Il faut dire qu’elle s’occupe également de l’Association européenne de buis et topiaires (plantes taillées représentant un animal ou d’autres objets), qui vise à promouvoir la culture, les connaissances et les variétés de ces bêtes à feuilles.


Le château des comtes Goblet d'Alviella
(Photo Marco Van Hees)


Le château des comtes Goblet d'Alviella en 1922
(carte postale)

• Le mausolée Goblet d’Alviella. C’est dans ce monument classé que logent les générations plus anciennes de la famille Goblet d’Alviella. Car à Court-Saint-Etienne, les différences de classe se marquent – tapageusement – jusqu’au cimetière. D’un côté de celui-ci, on trouve des tombes sous une misérable croix de bois, sans même un nom, avec trois fleurs fanées qui semblent avoir été empruntées à des sépultures voisines. De l’autre, dominant l’ensemble du cimetière de ses douze mètres, l’un des plus hauts monuments funéraires d’Europe: un mausolée qualifié de «temple hindou», gardé par deux paires de sphinx et décoré dehiéroglyphes aux allures égyptiennes. Le général Albert Goblet d’Alviella, l’arrière-grand-père de celui qui épousera la fille de Gustave Boël, est le premier à le prendre pour dernière demeure. Comme l’endroit est spacieux, ses descendants vont successivement l’y rejoindre.


La lutte des classes au cimetière de Court-St-Etienne :
une croix de bois d'un côté, le mausolée Goblet d'Alviella de l'autre
(Photos Marco Van Hees)

• La ferme de Géronvillers. Cette splendide ferme carrée, ancienne dépendance de l’abbaye de Villers, appartient aux Feyerick. A la mort de son père Yvan Feyerick en 1972, c’est Jacqueline Feyerick, arrière-petite-fille de Gustave Boël, et son époux Louis de Meeûs d’Argenteuil, qui vont l’occuper.

• La Ferme du Han. Propriété de la famille Goblet d'Alviella, elle dépendait du Seigneur de Sart-Messire-Guillaume au 18e siècle. La ferme est toujours exploitée.

• Le Moulin de Chevlipont. Cet ancien moulin abbatial est situé à cinq cents mètres des ruines de l’abbaye de Villers-la-Ville. Durant une cinquantaine d'années, des dizaines de milliers d'enfants vont le fréquenter dans le cadre de classes vertes, de stages et de camps de vacances. Mais à l’automne 1998, la famille Boël décide de récupérer son bien.

En 2003, sur un forum internet, un ancien louveteau, un peu nostalgique, se demande sile lieu où il a vécu des camps de vacances inoubliables existe encore. Un interlocuteur informé lui répond: «L'histoire est longue, très longue. Ce domaine appartient aux descendants de la famille Boël. Du temps où tu y es allé, le domaine était géré par une sorte d'ASBL à laquelle le proprio avait donné le domaine. Enfin, donné... seulement oralement ! L'ASBL insiste un peu pour qu'on régularise la situation et rendez-vous est pris chez le notaire pour procéder à une donation en bonne et due forme. D'autant plus qu'elle fait face à des frais considérables pour rendre les bâtiments accessibles aux handicapés. C'est alors, une quinzaine de jours avant ce rendez-vous chez le notaire, que le proprio décide de passer l'arme à gauche. Son successeur, ravi de retrouver un joli domaine tout plein à proximité du site des ruines de Villers-la-Ville chasse l'ASBL vite fait et... ne fait rien du domaine. À un moment, il se propose de tout raser pour bâtir un hôtel luxueux, mais on lui aurait dit que le site est protégé. Alors, il ne fait rien, laisse même le site s'inonder ce qui le détériore gravement. L'ASBL se mue alors en comité de vigilance qui cherche à retrouver l'usage du domaine, pour le restaurer et l'exploiter. Des dossiers d'expropriation sont rentrés, mais on ne défie pas aussi facilement une famille aussi puissante que la famille Boël ! Le lieu, relativement abandonné, n'est hélas plus accessible aux groupes de jeunes.»


Le moulin de Chevlipont (Photo Marco Van Hees)

La S.A. Domanoy a introduit une demande de permis d'urbanisme pour l'aménagement d'une zone résidentielle et de parkings. La commune de Villers-la-Ville – dont l’arrière-petit-fils de Gustave Boël n’était pas encore bourgmestre - a remis un avis négatif. Mais cet avis a été annulé par le ministre de l'Aménagement du territoire, Michel Foret. Lequel appartient à la même famille politique que les Boël, ce qui peut n’être toutefois qu’une coïncidence. Par la suite, le collège stéphanois s'est lui-même prononcé, par deux voix contre une, en faveur de la demande. Malgré les avis négatifs des deux commissions d'aménagement du territoire.

Depuis, la S.A. Domanoy y a aménagé des immeubles et garages. Son rapport 2003 évoque la construction de garages pour 81.345 euros et d’appartements pour 131.804 euros. Le rapport 2004 mentionne lui un montant de 922.124 euros pour l’aménagement d’appartements. Sur place, on constate que les travaux avancent. Un panneau indique déjà: «Moulin de Chevlipont – appartements à louer».

La Hulpe, Lasne, Waterloo…

Paul-Emmanuel, Eric et Daniel Janssen, les fils de Charles-Emmanuel Janssen et Marie-Anne Boël, habitent tous trois dans un fabuleux domaine de 205 hectares à La Hulpe. Un domaine merveilleusement vallonné, avec jardins à la française et à l’anglaise, parcs, étangs, vergers et arbres multi-centenaires, entretenus par une armée de jardiniers. À part les panneaux «accès interdit – tir à vue» aux multiples entrées, on ne voit guère ce qui pourrait gâcher le paysage.

De l’autre côté de la chaussée de Bruxelles, on trouve le château de La Hulpe et son parc (227 hectares), détenus par l’Etat et accessibles au public. Naguère, ils faisaient partie des 490 hectares appartenant à Ernest Solvay. Mais en 1968, son petit-fils Ernest-John Solvay a fait don à l’Etat du château et des 227 hectares qu’il détenait encore, car son propre fils aîné lui aurait fait comprendre qu’il morcellerait le domaine s’il en héritait.


Vue satellite du nord de La Hulpe :
à gauche de la chaussée de Bruxelles, le parc Solvay, aujourd'hui public;
à droite, les immenses propriétés privées des Janssen

En face, le domaine des Janssen est issu de la part d’héritage dévolu à Jeanne Solvay, fille d’Ernest Solvay et arrière-grand-mère des maîtres actuels des lieux. Mais il s’est étoffé pour passer des 133 hectares de 1920 aux 205 hectares actuels. Ce sont loin d’être les seules propriétés des Janssen. En 1931, Jeanne Solvay et ses descendants ont créé la société anonyme Immobilière du Brabant (Imbra). La société détenait alors 806 hectares de terres réparties sur toute la Wallonie, dont 426 hectares en Brabant wallon. En 1992, les seules propriétés du Brabant wallon s’étendaient sur 700 hectares (dont 359 hectares à Lasne, la commune la plus riche de Belgique). C’est sur ces terres que se trouvent par exemple le golf de Waterloo-Ohain ou une partie du champ de bataille de Waterloo. L’Imbra détient aussi quelques centaines d’hectares en Flandre.

Lombise

Lombise, situé sur la commune de Lens (entre Mons et Ath), est un tout petit village: quatre ou cinq rues et une place. Mais sur ladite place, on trouve une église démesurément grande et un château dont le parc possède un périmètre de trois kilomètres. Sans compter les terres et les bois qui s’y rattachent aux alentours.

Depuis le 16e siècle, une même famille règne quasiment sans interruption sur ce bourg de trois cents habitants: les Thiennes de Lombise, devenus les Boëssière-Thiennes. En 1989, la comtesse Michèle de la Boëssière-Thiennes, qui a épousé Eric Janssen, hérite du château, des terres et d’une partie de ses riches collections (portraits de Van Dyck, Cornelius, De Vos, Pourbus…). Quatre ans plus tard, elle décède, la succession revenant à ses quatre enfants.

Le journaliste Eric Meuwissen écrit à propos du château de Lombise qu’il est«la mémoire cristallisée, pétrifiée d’une famille parmi les plus anciennes de la monarchie. Il déborde de legs successifs du passé. Les commodes, les secrétaires à cylindre, les consoles en marqueterie, les bonheurs-du-jour… les tableaux des ancêtres en grand uniforme… Le château est l’incarnation même du nom et est susceptible de fournir un décor prestigieux au récit d’une saga familiale. Reste qu’aujourd’hui, avec la mort de la comtesse Michèle de la Boëssière-Thiennes, dernière du nom avec ses sœurs à y avoir vécu, on assiste comme à une rupture dans la chaîne successorale. Pour les anciens du village, ce fut un choc. Pour les Janssen – richissimes descendants d’Ernest Solvay –, la seigneurie de Lombise ne représente en définitive qu’une perle de plus à ajouter à leur couronne déjà sertie de nombreux joyaux (UCB, Solvay… sans parler de leurs châteaux lahulpois sis dans un parc de 200 ha en face du château Solvay).»[vi]

Notons que, comme pour relativiser un peu ce sentiment de fin de règne, les trois fils d’Eric Janssen et Michèle de la Boëssière-Thiennes ont reçu pour patronyme «Janssen de la Boëssière-Thiennes». Étrangement, leur fille ne semble pas y avoir eu droit.

Le château de Lombise est toujours occupé par la mère de Michèle de la Boëssière-Thiennes, la baronne Renée Carton de Wiart, qui en 2006 va sur ses 88 ans.

La Louvière

• Le château de Wavrin. Jusqu'à son décès en 2007, le comte Pol Boël était le seul représentant de la famille habitant encore La Louvière. Notons que son mandat de conseiller communal l’y contraiganit. Selon Trends-Tendances, Pol Boël habitait le château de Wavrin depuis 1958. Cette demeure de 1710 est située dans un coin reculé et boisé d’Houdeng-Aimeries (La Louvière), au-delà de la gare autoroutière Garocentre en allant vers Mignault.

La famille de Wavrin est l’une des plus vieilles familles de l’ancien comté de Flandre. Au 18e siècle, Alphonse-François, marquis de Wavrin, comte de Villers-au-Tertre, épouse Marie-Ursule-Julie de Biseau, héritière des seigneurs de Houdeng. Il sera le dernier seigneur féodal des lieux et mourra à Houdeng le 14 avril 1802. Même si le château est toujours habité par un comte aujourd’hui.


Le château de Wavrin (Photo Marco Van Hees)

Une interminable drève de platanes mène au château. Vous arrivez à une énorme grille en fer forgé arrimée à quatre piliers surmontés de sphères et portant les armoiries des Wavrin-Biseau. Derrière, une cour et le château, entièrement rénové au 20e siècle. Au Nord-Ouest se trouve un porche du 18e siècle.

Si vous n’avez l’honneur de rencontrer le comte, du moins son majordome Michel, même gagné par une méchante grippe, viendra-t-il vous informer que «Monsieur Pol» n’est pas présent. Certains, qui ont jeté un coup d’œil furtif par la fenêtre du château, y ont vu un «intérieur vieillot». D’autres, qui y sont entrés, ont été impressionnés par les lustres en cristal, les tapisseries, les rangées de livres reliés, les fauteuils 18e siècle. En recoupant ces sources, on peut affirmer que le château de Wavrin n’est pas meublé de Kew-Lox.

• Le château Boël. Selon Trends-Tendances, Pol Boël habite le château de Wavrin depuis 1958. Pourtant, avant que les Usines Gustave Boël passent au groupe Duferco, en 1999, son domicile légal était au château Boël, auquel on accède par la rue… Gustave Boël. Une rue qui mène au pont Capitte, peut-être en mémoire de Mathilde Capitte, l’épouse de l’industriel. Une autre entrée du domaine est située du côté opposé, près du vieil ascenseur à bateaux n°1 du canal du Centre.

Le style du château, que Gustave Boël a fait construire durant la deuxième moitié du 19e siècle, est jugé «éclectique» en raison de ses quatre façades toutes différentes. L’architecte en serait Emile Mahieu, de Binche. Le bâtiment comprend un grand jardin d’hiver dont la structure en fonte repose sur un muret en briques et pierres bleues.

Le château Boël (carte postale)

Selon Le Soir, il ne serait pas l’œuvre de Gustave Boël, mais de ses enfants: «La construction du château a été entamée à l’initiative d’Ernestine, Georges, Pol et Lucien Boël. Gustave Boël, lui, avait choisi l’hôtel. Bâtie sur plus de sept ares, la bâtisse est entourée d’un parc de 1 hectares agrémenté d’un étang et serti d’un haut mur bordant la rue des Rivaux.»[vii]

Un article sur les châteaux d’industrie précise dans quel esprit est bâtie cette propriété, à l’instar de celle du faïencier Victor Boch, autre grand nom du développement industriel de La Louvière: «La nouvelle classe possédante du Centre veut faire montre de sa prospérité sans cesse grandissante; elle veut aussi affirmer son autorité sociale au travers d’imposantes demeures en majorité néo-classiques, voir «éclectiques». […] Les Boël et les Boch vivent sur le territoire de leurs usines, à deux pas de leurs bureaux: une façon d’afficher l’indivision du travail et de la vie privée. Mais cependant, alors que le monde industriel et son grouillement ont défiguré les paysages, les bourgeois préfèrent eux s’évader de cette laideur en entourant leur nouvelle maison d’un parc, lui-même entouré de haut murs. Peut-être faut-il y percevoir aussi la volonté de délimiter le territoire d’un pouvoir désormais incontournable? Le modèle de départ est en réalité le château seigneurial. Il est à noter qu’au moment de la construction de ces demeures – il n’y avait pas si longtemps que les privilèges avaient été abolis – , la bourgeoisie recherchait néanmoins la référence à ce passé.»[viii]

En examinant une carte de la ville de La Louvière, on ne peut qu’être surpris en constatant que le parc et le site de l’usine occupent facilement un quart de la surface. Dans cette ville cruellement dépourvue d’espaces verts, le seul parc digne de ce nom – et quel parc– a toujours été propriété privée d’une seule famille, les Boël. Depuis qu’il est devenu propriété de Duferco en même temps que les usines, les autorités communales ont entrepris des démarches pour en faire, finalement, un domaine public. Mais le dossier ne semble pas avancer très rapidement.


Vue satellite de la ville de La Louvière

L'ancienne Brasserie Boël. Gustave Boël avait une soeur, Désirée (1835 - 1891), et trois frères, Charles (1844 - ? ), Clovis (1836 - 1905) et Camille (1842 - 1903). Ils ont créé la «Brasserie Boël Frères et Soeur», dont la gestion était assurée par Charles et Camille. L'entreprise a été constituée d'abord comme société de fait puis, le 23 décembre 1882, comme société en nom collectif . Elle était située rue de la Tombelle, à Houdeng-Aimeries (dans l'actuelle entitié de La Louvière). Selon le blog Chemin des Loups, elle avait pour objet la fabrication et la vente de bière, l'exploitation et la mise en valeur des immeubles sociaux. Gustave Boël (qui leur avait probablement avancé des fonds) avait un droit de regard pour les marchés excédant 10.000 francs ou les éventuelles hypothèques.


Le papier à lettre de la brasserie Boël Frères & Soeur

Nous ne savons pas quand a cessé l'activité de la brasserie, mais elle fonctionnait toujours en 1927 sous l'appelation Brasserie de la Tombelle et elle est également mentionnée, sous ce nom, dans l'ouvrage Le Centre publié en 1930. Le bâtiment en ruine a finalemement été détruit en 1997, mais le terrain appartient toujours à la Samic, société du groupe Boël. La Samic est également propriétaire de deux immeubles qu'elle donne en location. Au numéro 104, une petite maison située dans l'axe des anciennes écuries (détruites en même temps que la brasserie). Au numéro 100, une grande maison qui où vivait un des frères de Gustave Boël. Par la suite, la maison a été louée à des cadres des Usines Gustave Boël. A l'arrière de cette maison, on trouve toujours les anciens garages de la brasserie (voir plan).


Entrée de l'ancienne Brasserie Boël, rue de la Tombelle.
La brasserie se situait derrière les arbres.
(Photo Marco Van Hees)


Plans de l'ancienne Brasserie Boël.
Les parties hachurées ont été détruites en 1997.

Cafés et autres immeubles. La Samic est toujours propriétaire de 28 immeubles, dont trois à usage de café, qui sont sans doute, au moins partiellement, hérités de la société Boël Frères et Soeur. Parmi ces cafés, «Les Brasseries Mansart» («Le Mansart» jusqu'à sa faillite en 2007), situé au centre-ville de La Louvière, au coin la rue Sylvain Guyaux et, bien sûr, de la place Jules Mansart. Il existait déjà au milieu du 19e siècle, à une époque où La Louvière dépendait encore de la commune de Saint-Vaast (alors que depuis la fusion des communes, Saint-Vaast a été intégré dans La Louvière). A l'époque, c’est à l'étage de ce café, dénommé alors « Café Thirion » (de 1855 à 1869), que se tenaient les séances du conseil communal de Saint-Vaast.


Les Brasseries Mansart (Photo Marco Van Hees)

Bruxelles

Le siège du groupe Boël. Le parc de Bruxelles est un lieu hautement symbolique de la capitale. Pas seulement pour les événements qui s’y produisirent lors de la révolution belge de 1830, mais aussi par la concentration géographique des lieux de pouvoirs implantés sur les quatre rues entourant le parc.

La première, dont la largeur lui vaut d’être nommée place des Palais, borde le Palais royal. La deuxième, rue Royale, accueille le siège de Fortis (qui était jusqu’il y a quelques années le siège de la Générale, premier holding du pays) et l’hôtel de Ligne, siège du Parlement de la Communauté française. À la troisième, la rue de la Loi, on trouve le Parlement, le cabinet du Premier ministre et celui du ministre des Finances. Enfin, la rue Ducale comprend la résidence officielle du Premier ministre, l’ambassade des Etats-Unis, le club du patronat flamand De Warande et, au numéro 21, le siège… de plusieurs holdings du groupe Boël (Union financière Boël, Société de participations industrielles, Société d’aval industriel, Europrod Corp.)., Mobilière et immobilière du Centre…).


Le siège du groupe Boël, rue Ducale
(Photo Marco Van Hees)

Le bâtiment, d’un revenu cadastral de 6.616 euros, est la propriété de la Société de participations industrielles. Le bilan 2004 de celle-ci n’affiche pourtant au poste «terrains et bâtiments» qu’un montant de 99.000 euros, auquel s’ajoute un montant de 188.000 euros pour des travaux de rénovation en cours dans le bâtiment en question. Ce modeste montant s’explique sans doute par les règles d’évaluation, selon lesquelles les immobilisations corporelles sont mentionnées au bilan au prix de l’apport. Ce qui laisse supposer qu’aucune réévaluation du bâtiment n’a été actée depuis des années.

Le square des milliardaires. Au chapitre des lieux symboliques de la capitale, mentionnons encore cette impasse protégée par une grille et des gardiens, au bout de l’avenue Louise, à l’entrée du bois de la Cambre. Surnommée «square des milliardaires» (à l'époque du franc belge, quoique pour les Boël, le terme reste utilisable en euros), Lucien Boël (décédé en 1999) y avait élu domicile.


Le square des milliardaires, avenue Louise
(Photo Marco Van Hees)

L'ancien hôtel de Georges Boël. Fils (sans descendance) de Gustave Boël, Georges Boël partageait son temps entre le château qu'il avait fait bâtir à Falaën et l'hôtel de maître qu'il avait également fait bâtir au numéro 288 de la rue Royale, à Bruxelles (commune de Saint-Josse-ten-Noode, qui est... la plus pauvre de Belgique). Les deux batisses existent toujours aujourd'hui. La seconde a été constuite en 1913 selon les plans de l'architecte M. Heyninx. On retrouve ses dépendances au numéro 38 de la rue de la Poste.


L'hôtel Boël, rue Royale
(Photo www.irismonument.be)

L'hôtel Boël appartient jusqu'en 2014 au patrimoine de la Samic, une des sociétés du groupe Boël. Il est donné en location à l'antenne belge du distributeur cinématographique United International Pictures (qui regroupe Universal et Paramount). Selon www.irismonument.be, site internet consacré au patrimoine architectural de Bruxelles, l'intérieur du bâtiment «conserve son décor d'origine et constitue un exemple remarquable de style éclectique qui se distingue tant par sa diversité que par sa qualité d'exécution. Il s'inspire largement du gothique et de la Renaissance flamande En janvier 2017, le bien est mis en vente par l'agence Archybald pour 2,45 millions d'euros (sous forme de vente d'actions) et le journal L'Écho présente alors, dans sa rubrique hebdomadaire L'Hyper-bien, "ce somptueux bâtiment" de "style éclectique à réminiscences Louis XVI" qui "consiste en un hôtel de maître de 5 étages et en une arrière-maison" où se situaient naguère les écuries. La fiche de l'agence précise que l’hôtel de maître se développe sur 5 étages, pour une surface utile d’environ 1.300 m². La maison arrière se développe sur 3 étages, pour une surface utile d’environ 430 m². Les 2 bâtiments sont connectés par un bâtiment intermédiaire qui consiste en 3 étages (240 m² utiles). L’ensemble du site développe une superficie bâtie de 2.320m².(A propos de Georges Boël, voir notre article Le château Boël de Falaën.)

Le château de Michel Boël. À Bruxelles également, Michel Boël occupe dans la commune de Watermael-Boitsfort un château dont il est propriétaire à l’orée de la forêt de Soignes. La demeure est située dans un parc de 1,3 hectare, ce qui, convenons-en, n’est pas courant dans la capitale.

Wellin et Tenneville

Les Boël possèdent également des biens immobiliers dans la province du Luxembourg, dans les communes de Wellin (à Sohier et Lomprez) et Tenneville.

Falaën

Les Boël sont propriétaires d'un château et de nombreux hectares de terrains à Falaën (commune d’Onhaye, dans la province de Namur), dans la splendide vallée de la Molignée. C'est Georges Boël, un des fils de Gustave Boël, qui a fait construire ce château. Georges Boël n'a pas eu de descendance et le château a été donné en location à des personnes extérieures à la famille. Mais il est toujours propriété de la Samic, une des sociétés du groupe Boël.


Le château Boël de Falaën (Photo Marco Van Hees)

Pour en savoir plus sur l'histoire de cette demeure, consultez notre article Le château Boël de Falaën.

Marco Van Hees
Publié le 6 septembre 2008

[i]. Eric Meuwissen, Les grandes fortunes du Brabant, Quorum, 1994, p. 47.

[ii]. Ibidem, p. 47.

[iii]. Ibidem, p. 47.

[iv]. Ibidem, pp 63-64.

[v]. Ibidem, 1994, p. 60.

[vi]. Eric Meuwissen, Richesse oblige. La Belle Epoque des Grandes Fortunes, Ed. Racines, 1999, pp 85-86.

[vii]. Le Soir, 20 août 1998, cité par Jules Vanhese, La Louvière par quatre chemins, Ed. Cercle d’histoire et de folklore Henri Guillemin, Haine-Saint-Pierre, 2002, p. 113.

[viii]. Françoise Bare, «La Louvière – Les châteaux d’industrie», in Le patrimoine moderne et contemporain de Wallonie de 179 à 1958, OGATLP, Namur, 1999, cité par Jules Vanhese, La Louvière par quatre chemins, Ed. Cercle d’histoire et de folklore Henri Guillemin, Haine-Saint-Pierre, 2002, pp 114-115.

06.09.2008. 13:46

 

Commentaires

SAVE Michèle 14.04.2009. 11:12

Ca laisse rêveur, j'aimerais bien occuper l'une de ces somptueuses demeures mais pour en faire un centre d'accueil de déshérités; ça serait justice en effet, cet héritage appartient légitimement aux descendants des nombreux ouvriers employés par la faille Boël comme des esclaves, ceux qui ont en réalité construit la fortune de la famille.Je sais de quoi je parle : l'une de mes amies, missionnaire laïque, s'est déguisée en ouvrière jusqu'à la fin de sa vie d'employée, pour conscientiser les ouvriers de la faïencerie Boel à La Louvière - ces missionnaires étaient envoyés dans des entreprises spécialement non respectueuses des droits humains et de la dignité humaine. Les conditions de travail à la faïencerie à l'époque étaient proprement inhumaines et c'était dans les années soixante, pas dans les années vingt.
A quand la nationalisation de ces beaux édifices au profit de la communauté ?

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