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« Les banques privées ont démontré l’utilité d’une banque publique »

« Même les socialistes, mon propre parti, nous ont vendus », se souvient Rik Van Bever qui a dirigé le puissant syndicat CGSP de la CGER. Pour lui, la crise actuelle confirme que sa privatisation était une grave erreur.

« Pourquoi n’a-t-on jamais écrit l’histoire de la privatisation de la CGER ?» À 79 ans, Rik Van Bever n’a rien perdu de la vitalité qui l’animait lorsqu’il présidait, de 1971 à fin 1993, la CGSP de la CGER, institution publique de crédit absorbée par Fortis. Et il n’a pas sa langue en poche…

Que vous inspire la crise financière ?

Rik Van Bever. C’était écrit. Ça n’a rien d’un accident. Il y a 150 ans, Frère Orban (ministre des Finances et Premier ministre belge), qui n’était pourtant pas un socialiste mais un libéral, avait compris qu’il faut contrôler le grand capital. C’est lui qui a créé la CGER.

Un exemple : à « la Caisse » (la CGER), nous, syndicalistes, pouvions exercer un véritable contrôle au conseil d’entreprise, mais aussi à un comité de coordination syndicat-direction qui avait droit de regard sur tout. Nous avons ainsi contrecarré les projet du directeur libéral Henrion (fils du ministre Henrion) d’implanter des agences CGER à New-York, Londres, Paris...


Rik Van Bever, ex-président syndical de l'ancienne CGER.
(Photo Marco Van Hees)

Le syndicat de la CGER représentait une force importante …

Rik Van Bever. Oui, nous avions un taux de syndicalisation de près de 70 %. Sur un effectif qui a atteint 9 000 travailleurs. Et la CGSP était le premier syndicat. J’ai été le premier président de l’intersyndicale des institutions publiques de crédit.

Pourtant, la privatisation des institutions publiques de crédit est passée…

Rik Van Bever. Vous savez, Hitler n’a pas pris tous les pays en même temps : d’abord la Pologne, puis « un par un », selon son expression. Le gouvernement a fait la même chose pour les institutions publiques de crédit. D’abord la CGER, puis le Crédit communal, puis la SNCI, etc.

À la CGER, le syndicat n’a pu compter que sur ses propres forces. Nous n’avons pas été soutenus plus haut. La FGTB nationale nous a dit : on va régler la question à l’amiable, on ne va tout de même pas faire une grève générale pour ça… Finalement, le personnel a seulement fait un jour de grève : pour obtenir le maintien de son statut.

Philippe Maystadt (ministre des Finances PSC) disait que l’État avait besoin de l’argent de cette vente pour réduire la dette de l’État afin de respecter les normes de Maastricht pour pouvoir participer à l’euro. Freddy Willockx (ministre SP) m’a appelé et m’a dit : on a besoin de ça pour sauver la sécu. Mais on ne privatisera que 49,25 % du capital. L’État garderait la majorité : il l’a promis dans une lettre…

Et l’Etat va privatiser, en plusieurs étapes, l’intégralité de la la CGER…

Rik Van Bever. Oui, le drame c’est que même les socialistes, mon propre parti, nous ont vendus. En trois ans, Fortis a récupéré en profits deux fois le prix d’achat de la CGER (3 milliards d’euros).

En 1993, Piet Frantzen, qui était directeur à la CGER et professeur à la VUB a écrit à Frank Vandenbroucke, alors président du SP. J’ai toujours cette lettre (il nous la montre). Il y écrivait : « Vraiment, je ne comprends pas le SP. La CGER, où la majorité du personnel syndiqué appartient à la CGSP et où la majorité de la clientèle sont de simples gens, va, après une privatisation totale ou partielle, devenir une banque comme les autres… ». Puis, il y développait une série d’arguments contre la privatisation.

Quels étaient les atouts de la CGER ?

Rik Van Bever. Nous avions une autre approche : servir le client. Ce que rapportait la banque allait vers la communauté. Alors que dans le privé, les actionnaires se remplissent les poches et les dirigeants se servent généreusement. Les banques privées exigent des rendements de 10 ou 15 %, la CGER se contentait de 2 ou 3 %.

Elle ne proposait pas des produits toxiques, mais de bons produits comme les carnets d’épargne, les comptes universels (comptes à vue), les bons d’épargne, les prêts hypothécaires… C’est « la Caisse » qui accordait les prêts pour les maisons modestes à des conditions très avantageuses. 70 % des maisons achetées l’étaient via la CGER. Elle travaillait avec 86 sociétés qui octroyaient de tels prêts.

Car à l’origine, la CGER n’avait pas d’agences. L’épargne populaire, par exemple, était collectée par le biais des bureaux de poste. Mais lorsque le réseau a été mis en place, la CGER était la meilleure. Nous avions des agences partout. Avec dès lors une croissance extraordinaire de l’emploi. Nous avons également été la première entreprise à intégrer les activités de banques et d’assurances.

La CGER accordait aussi plein de subsides aux universités, aux hôpitaux, au Fonds de la recherche contre le cancer… Idem pour le personnel, il y avait un service social, avec des médecins et des dentistes qui vous soignaient au sein même de l’entreprise. Et si vous alliez à l’hôpital, la facture était remboursée à 90 %.

Vous trouvez que la création d’une banque publique comme la CGER se justifie aujourd’hui ?

Rik Van Bever (presque étonné qu’on puisse poser la question). Mais les banques privées viennent de démontrer elles-mêmes l’utilité d’une banque publique !

Propos recueillis par Marco Van Hees
Publié dans Solidaire le 2-12-2008

14.01.2009. 22:34

 

Commentaires

LOYENS 31.01.2009. 11:57

100 % d'accord avec cette analyse.
Il faut d'urgence que nos mandataires prennent cette question en charge en ayant, autant que faire se peut, une vision européenne pour cette institution.
Seule la récolte de fonds "populaire" à destination d'un organisme type CGER, avec en corollaire des placements éthiques, écologiques et respectueux de la valeur "travail" peut faire la nique au grand capital.

Maintenant, si cette institution (vision wallone défendue il y a qq jours) sert à placer les copains des copains des copains qui...vaut mieux s'affilier tout de suite à un club de pétanque !

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