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Les falsifications de l'index nous coûtent 169 € chaque mois

Patronat et gouvernement rêvent de museler nos salaires. Or, nous continuons à payer aujourd'hui des falsifications de l'index introduites dans les années 80 et 90. Nous avons calculé la perte : de 1982 à 2006, votre patron vous a volé six Renault Clio.

L'index : principe de base

L'indexation des salaires est une conquête importante du mouvement ouvrier (lire encadré). Elle a pour but de maintenir votre pouvoir d'achat malgré l'inflation (l'augmentation des prix). Si votre caddie hebdomadaire au Colruyt passe de 100 à 102 euros, votre salaire doit augmenter de 2% pour vous garantir un pouvoir d'achat équivalent. C'est pourquoi le ministère des Affaires économiques calcule les prix de 507 biens et services qu'on retrouve dans le panier type des ménages. Ce calcul débouche sur la détermination d'un indice général (également appelé index) qui évolue de mois en mois.


Deux méthodes pour indexer les salaires

Les façons d'utiliser cet indice pour indexer les salaires varient de secteur à secteur. Mais elles se résument à deux méthodes.

Première méthode, l'indexation par périodes fixes: on adapte les salaires tous les mois, tous les trimestres ou tous les ans, par exemple. Il est clair que si les salaires ne sont adaptés que tous les ans, les travailleurs sont perdants par rapport à une indexation mensuelle, puisque pendant un an, leur salaire ne bouge pas.

Seconde méthode, l'indexation par indice pivot: chaque fois que l'indice atteint une hausse de 2% par exemple, les salaires sont adaptés. Pas avant. Cette indexation, sur base d'un indice pivot de 2%, est utilisée dans la fonction publique et dans de nombreux secteurs du privé.

Exemple: l'année passée, les salaires du secteur du verre ont été augmentés de 2% en juillet. Il fallait atteindre un indice pivot de 115,95 pour obtenir cette augmentation. L'indice, qui était de 115,79en avril 2005 est passé à 116,04 en juin 2005. L'indice pivot de 115,95 était donc dépassé. Les travailleurs ont donc été augmentés de 2% le mois suivant, en juillet 2005. Un nouvel indice pivot de 115,95 x 102% = 118,27% a été fixé. L'indice devra donc dépasser 118,27 pour que les travailleurs du verre obtiennent leur prochaine augmentation.

Notre calcul

Nous avons calculé l'évolution d'un salaire depuis l'époque où le gouvernement a lancé de dures attaques contre l'index, il y a 25 ans. Notre calcul informatique est basé sur un tableau de plus de 8000 chiffres, dont nous avons résumé les résultats dans les tableaux ci-contre.

Comment avons-nous procédé? Nous avons pris pour départ un salaire mensuel brut de 1000 euros en janvier 1982. Nous avons ensuite calculé, mois par mois, les indexations jusqu'à aujourd'hui. D'abord sur base d'une indexation mensuelle. Le salaire de 1000 euros de 1982 atteint ainsi 1919 euros en mai 2006.

Puis, première variante, nous avons fait subir à ce salaire de 1000 euros une indexation selon un indice pivot de 2%. De cette manière, il n'atteint déjà plus que 1885 euros en mai 2006.

Nous avons ensuite répété la même opération en ajoutant chaque fois les attaques successives du gouvernement contre l'index: index lissé, sauts d'index, index santé (voir ci-dessous). En calculant chaque fois à combien le salaire initial de 1000 euros arrive en mai 2006.

Attention, nos résultats n'ont qu'une valeur d'exemple, puisque le salaire de chaque travailleur est différent et que les règles d'indexation varient d'un secteur à l'autre. Mais comme nous avons pris pour base un salaire assez bas, de nombreux travailleurs subissent une perte réelle encore supérieure à celle qui ressort de nos calculs.

1e attaque: l'index lissé

En 1983, le gouvernement invente «l'index lissé». Plutôt que de se référer à l'indice du mois pour voir si le pivot de 2% est atteint, l'employeur se réfère désormais à la moyenne des quatre derniers mois.

Reprenons notre exempledans le secteur du verre. L'indice pivot de 115,95, avons-nous dit, a été dépassé en juin 2005, puisque l'indice de juin valait 116,04. Mais ces 116,04 sont en fait un indice lissé qui représente la moyenne des mois de mars (115,90), avril (115,87), mai (116,09) et juin (116,29). Si l'index n'était pas lissé, les ouvriers du verre auraient eu leur augmentation un mois plus tôt, puisque l'indice pivot aurait été dépassé dès mai 2005 (116,09 étant supérieur à 115,95).

Ce mécanisme introduit donc un retard dans l'augmentation des salaires. Dans notre calcul, cela ne se voit pas: les 1000 euros de janvier 1983 atteignent 1885 euros en mai 2006. C'est le même montant que sans indice lissé.

Par contre, au long des 25 années, cet effet de retard a joué très souvent. On peut en mesurer l'impact global en additionnant tous les salaires qu'un travailleur aurait perçu de 1983 à 2006. Sans indice lissé, ce salaire total atteint 434259 euros. Avec l'indice lissé, il n'atteint que 432497 euros. Sur 25 ans, cette mesure nous a donc fait perdre 1762 euros.

2e attaque: les sauts d'index

En 1982 et 1983, le gouvernement impose plusieurs «sauts d'index»: l'indice des prix augmente, mais l'employeur ne doit pas augmenter les salaires. En 1984, 1985 et 1986, le gouvernement va à nouveau imposer trois sauts d'index.

C'est d'autant plus grave que nous continuons à en subir les effets aujourd'hui, vingt ans plus tard. En effet, fin 1986, le salaire initial de 1000 euros n'atteint que 1147 euros alors qu'il aurait atteint 1243 euros s'il n'y avait pas de sauts d'index. En 1987, il y a rapidement une nouvelle indexation de 2%. Mais elle s'applique au salaire de 1147 euros et non au salaire de 1243 euros. Et une telle perte va se reproduire lors de toutes les indexations suivantes. Jusqu'à aujourd'hui.

Le salaire de mai 2006 atteint ainsi 1738 euros, alors qu'il serait de 1885 euros si ces sauts d'index n'avaient jamais existé. Soit une perte de 147 euros chaque mois. Sur 25 ans, la perte cumulée atteint 31858 euros.

3e attaque: l'index santé

En 1994, le gouvernement retire du panier servant à calculer l'indice quelques produits dont les prix augmentent fortement: les carburants, le tabac et les boissons alcoolisées. Pour faire avaler la mesure, il baptise «index santé» cet indice trafiqué. Mais l'objectif est clair: réduire les augmentations de salaire. De fait, dans notre exemple, cela représente une perte mensuelle de 67 euros. De 1994 à aujourd'hui, cela fait une perte globale de 4744 euros.

4e attaque: la modification du panier

En 2004, le panier de biens et services utilisé pour calculer l'indice des prix a été revu. Certains produits ont été ajoutés, d'autres retirés. On a aussi modifié le coefficient de pondération des 507 produits, c'est-à-dire l'importance qu'ils ont dans l'ensemble du panier. Les produits alimentaires et les boissons, par exemple, ne pèsent plus que 19,2% du panier, contre 21,4% auparavant.

Cette modification de 2004 a été appliquée dans l'indice des prix à partir de janvier 2006. Si cela permet de mieux refléter la réalité, tant mieux. Mais en écoutant attentivement notre Premier ministre, on peut en douter. Ce 14 juin, lors d'un discours à la Confédération de la Construction, Verhostadt félicite ce secteur qui contribue «fortement à la modération salariale grâce à ses accords "all in".» (Voir plus loin l'explication du all in). Il ajoute: «Grâce à ces accords, et évidemment aussi grâce à l'adaptation du panier de l'indice, nous parviendrons en 2005-2006 à faire augmenter les salaires moins rapidement que la norme fixée.»1

C'est Verhofstadt qui le dit: l'adaptation du panier n'aurait donc pas servi à mieux refléter la réalité, mais à modérer nos salaires. Le Bureau fédéral du plan confirme. Dans ses Prévisions économiques 2006 (février 2006), il note que, pour cette année, «une comparaison entre la hausse de l'indice national des prix à la consommation (1,8%) et celle du déflateur de la consommation privée (2,3%) ­ lequel n'est pas influencé par l'instauration du nouvel indice ­ donne une idée de l'impact du passage à ce nouvel indice». En clair, si l'ancien panier était resté d'application, l'indice aurait été plus élevé de 0,5% fin 2006.

Comme nos ne sommes pas encore fin 2006 et qu'il s'agit d'une estimation, nous n'avons cependant pas pu intégrer cette perte dans notre calcul global.

Conclusion

La Belgique est le dernier pays européen à encore indexer automatiquement les salaires. Car les travailleurs y sont attachés comme à la prunelle de leurs yeux. C'est pourquoi, gouvernement et patrons redoublent d'imagination pour limiter fortement les effets de l'indexation sans la supprimer officiellement.

Dernière invention en date: le système «all in».Déjà d'application dans quelques secteurs, comme le bois, il consiste à accorder une augmentation non en plus de l'index, mais dans laquelle l'index est compris. Exemple: on accorde 3% d'augmentation sur deux ans, index compris. Si en deux ans, l'index augmente de 3%, l'augmentation est nulle. Si l'index est de 5%, le travailleur perd 2%.

D'autres mécanismes, moins extrêmes, visent à limiter drastiquement les augmentations au-dessus de l'index. Mais nos calculs montrent que l'indexation des salaires est déjà fortement faussée. Ce qui, combiné à d'autres mesures antisociales, a permis aux entreprises d'amasser de plantureux bénéfices.

Il est donc parfaitement justifié: 1) de ne plus toucher au système de l'index (notamment en refusant les systèmes all in); 2) d'exiger de véritables hausses de salaires en plus de l'index; 3) de supprimer des mesures comme l'index-santé, qui faussent l'adaptation des salaires au coût de la vie.

1 http://presscenter.org, 14-6-2006.

Quand le gouvernement voulait retirer les patates de l'index

A quoi bon obtenir une augmentation de salaire de 2% si les prix augmentent de 3%? C'est sur base de ce constat que les travailleurs se sont battus pour arracher des conventions salariales qui stipulent une liaison des salaires à l'index. Important, elle est automatique: pas besoin de se battre chaque année pour l'obtenir.

La première du genre, en Belgique, est signée le 1er mars 1920 dans le secteur du bois et de l'ameublement. Bien d'autres vont suivre. Durant la Deuxième guerre mondiale, l'occupant nazi supprime les systèmes d'indexation. Après guerre, ils sont réintroduits et vont bientôt être d'application dans l'ensemble des secteurs.

Mais le gouvernement ne sera pas avare de manipulation de l'index. En 1953, déjà, il bloque le prix du petit pain tout en permettant l'augmentation des autres produits de boulangerie. Or, c'est le seul petit pain qui représentait tous ces produits dans le panier servant à calculer l'indice des prix. Face à la résistance syndicale, le ministre devra faire marche arrière.

De même, après une vague de chaleur durant l'été 1976, le gouvernement veut retirer du panier les prix des fruits, légumes et pommes de terre. La menace d'une grève générale va l'obliger à trouver un compromis. Aujourd'hui, 96 ans après la première convention sur l'index, la guerre continue...

A combien s'élève aujourd'hui un salaire qui valait 1000 euros en 1982?

Tableau 1 · Salaire brut en mai 2006 sans augmentation de salaire hors index

Modalités d'indexation
Salaire
Perte
a) Indexation chaque mois
1.918 €
b) Indexation selon un indice pivot de 2%
1.885 €
33 €
c) Idem b + index lissé
1.885 €
0 €
d) Idem c + sauts d'index des années 80
1.738 €
147 €
e) Idem d + index santé
1.670 €
68 €
Perte totale par mois (brut)
248 €
Perte totale par mois (net pour un isolé)
119 €

Le tableau 1 montre la valeur en mai 2006 d'un salaire qui valait 1000 euros en janvier 1982. Par souci de simplification, nous n'avons pas appliqué d'autre augmentation de salaire que celle de l'index. On peut mesurer l'impact de chaque mesure gouvernementale par rapport à un salaire qui serait indexé chaque mois et n'aurait subit aucune attaque.

Au final, on peut dire qu'un caddie de 1000 euros en 1982 vaut aujourd'hui 1918 euros, mais que le salaire n'est que 1670 euros. L'ensemble de ces mesures représentent donc une perte de 248euros brut chaque mois. Combien en net? Cela dépend de la situation familiale. Pour un isolé, cela fait une perte de 119 euros net.

Tableau 2 · Salaire brut en mai 2006 avec une augmentation hors index de 0,5% par an

Modalités d'indexation
Salaire
Perte
a) Indexation chaque mois
2.746 €
b) Indexation selon un indice pivot de 2%
2.699€
47 €
c) Idem b + index lissé
2.699 €
0 €
d) Idem c + sauts d'index des années 80
2.489 €
210 €
e) Idem d + index santé
2.392 €
97 €
Perte totale par mois (brut)
354 €
Perte totale par mois (net pour un isolé)
169 €

Le tableau 2 reprend les éléments du tableau 1, mais en appliquant aux 1000 euros de 1982 une augmentation de 0,5% par an (en plus de l'index). La perte est alors encore plus importante: 354euros brut par mois (169 euros net pour un isolé).

De 1982 à 2006, votre patron vous a volé six Renault Clio

Tableau 3 · Salaire total perçu de janvier 1982 à mai 2006 sans augmentation de salaire hors index

Modalités d'indexation
Salaire
Perte
a) Indexation chaque mois
439.444 €
b) Indexation selon un indice pivot de 2%
434.259 €
5.185 €
c) Idem b + index lissé
432.497 €
1.762 €
d) Idem c + sauts d'index des années 80
400.638 €
31.859 €
e) Idem d + index santé
395.894 €
4.744 €
Perte totale de 1982 à 2006 (brut)
43.550 €

Sur près de 25 ans, la perte est impressionnante. Si notre salaire de 1000 euros de 1982 n'avait subi aucune attaque et avait été indexé chaque mois, nous aurions touché un paquet total de 439444 euros. Mais avec l'index trafiqué, ce paquet n'est que de 395894 euros. Une perte brute de 43550 euros (1,75 million de FB). Notons que notre patron a épargné encore plus que cette somme, puisqu'il a aussi économisé les cotisations dites patronales(en fait, notre salaire indirect via la sécu) qui ont varié entre 30 et 40% du salaire brut. Grâce au gouvernement, notre patron nous a donc volé en tout près de 60000 euros (2,4 millions de FB).

Tableau 4 · Salaire total perçu de janvier 1982 à mai 2006 avec une augmentation hors index de 0,5% par an

Modalités d'indexation
Salaire
Perte
a) Indexation chaque mois
538.043 €
b) Indexation selon un indice pivot de 2%
531.663 €
6.380 €
c) Idem b + index lissé
529.504 €
2.159 €
d) Idem c + sauts d'index des années 80
490.121 €
39.383 €
e) Idem d + index santé
483.765 €
6.356 €
Perte totale de 1982 à 2006 (brut)
54.277 €

Le tableau 4 reprend les éléments du tableau 3, mais en appliquant aux 1000 euros de 1982 une augmentation de 0,5% par an (en plus de l'index). La perte atteint 54277 euros. Si on ajoute les cotisations dites patronales, cela représente un vol patronal de plus de 70000 euros (2,8 millions de FB). L'équivalent de six Renault Clio.

Marco Van Hees
Publié dans Solidaire le 28 juin 2006

09.09.2008. 16:34

 

Commentaires

Guislain 12.10.2008. 15:03

L'index, lorsqu'il est établi, bien que trafiqué, est déjà diminué à la source des impôts prélevés.
Vous ne touchez que 1,1 ou1,3, ou 1,5 % d'une réalité calculée au plus juste et même tronquée de bien des réalités...
Les fonctionnaires qui touchent ce qu'on a parfois appelé un traitement "différé", sont donc victimes d'une spolliation systématique.
Elle conduit, à chaque saut d'index, une tranche supplémentaire des citoyens à rejoindre les seuils de la difficulté financière.
L'Etat est donc le principal organisateur de la paupérisation.
En conclusion, il est clair que les sauts d'index devraient être défiscalisés. Que les pouvoirs publics gèrent mieux leurs dépenses et la spirale infernale pourra peut-être s'atténuer.

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